Article paru dans le Wall Street Journal le 4 février 2012

 Pendant que les Américains s’inquiètent à propos de la parentalité moderne, les Français sont heureux d’élever des enfants sages, sans aucun stress. Pamela Druckerman sur les secrets des Gaulois pour éviter les crises de colères, enseigner la patience  et savoir dire « non » avec autorité.

Par Pamela Druckerman

Quand ma fille avait 18 mois, mon mari et moi avons décidé de l’emmener un peu en vacances d’été. Nous avons choisi une ville côtière à quelques heures de train de Paris, où nous vivions (je suis Américaine, il est Britannique), et réservé une chambre d’hôtel avec un lit pour bébé. Bean, comme nous l’appelons, était notre seul enfant à ce moment-là, pardonnez-nous donc d’avoir pensé : Comment cela pourrait-il être dur ?

Nous avons pris le petit-déjeuner à l’hôtel, mais avons du déjeuner et diner dans les petits restaurants de fruits de mer sur le vieux port. Nous avons rapidement découvert que prendre deux repas par jour au restaurant avec un enfant en bas-âge c’est un peu le cercle de l’enfer.

Bean ne portant qu’un bref intérêt à la nourriture, après quelques minutes, elle renversait les salières et déchiquetait les paquets de sucre. Puis, elle demandait à descendre de sa chaise-haute, afin de se précipiter à travers le restaurant et s’approcher des quais.

Notre stratégie consistait à finir de manger très rapidement. Nous commandions à peine étions nous assis, nous suppliions le serveur de nous apporter rapidement du pain et de nous servir les entrées et plats de résistance en même temps. Pendant que mon mari prenait quelques morceaux de poissons, je m’assurais que Bean ne se prenait pas de coups de pieds par les serveurs, ou ne disparaissait pas en mer. Puis nous inversions. Nous laissions un énorme pourboire en guise d’excuses pour les morceaux de serviettes déchirées et de calamars éparpillés autour de notre table.

Après d’autres repas au restaurant plus pénibles, j'ai commencé à remarquer que les familles françaises qui nous entouraient ne semblaient pas partager notre angoisse des repas. Bizarrement, on aurait dit qu'ils étaient en vacances. Les tout-petits français étaient assis avec contentement dans leurs chaises hautes, en attendant leur nourriture, ou mangeant du poisson et même les légumes. Il n'y avait pas de cris ou de pleurs. Et il n'y avait pas de débris tout autour de leurs tables.

Bien qu’à ce moment-là j'avais déjà vécu en France pendant quelques années, je ne pouvais pas l'expliquer. Et une fois que j'ai commencé à penser à la parentalité française, j'ai réalisé que ce n'était pas seulement le moment des repas qui était différent. J'ai soudain eu beaucoup de questions. Pourquoi, par exemple, durant les centaines d'heures que j’ai passées au terrain de jeux français, je n'avais jamais vu un enfant (sauf le mien) faire une crise de colère? Pourquoi mes amies françaises n’ont jamais besoin de raccrocher précipitamment le téléphone parce que leurs gamins demandaient quelque chose? Pourquoi leurs salons ne sont pas occupés par des tipis et des mini-cuisines, comme les nôtres?

Bientôt, il est devenu clair pour moi que tranquillement et de façon générale, les parents français ont obtenu des résultats qui ont créé une atmosphère tout à fait différente de  vie de famille. Lorsque les familles américaines nous rendent visite, les parents passent en général une grande partie de leur temps à arbitrer les disputes de leurs enfants, à aider leurs bambins à tourner autour de l'îlot de cuisine, ou au sol à construire des villages Lego. Quand des amis français nous rendent visite, en revanche, les adultes prennent le café et les enfants jouent joyeusement entre eux.

À la fin de nos vacances désastreuses à la mer, j'ai décidé de comprendre ce que les parents français faisaient différemment. Pourquoi les enfants français ne jettent pas la nourriture ? Et pourquoi leurs parents ne crient pas ? Pourrais-je changer de fil de conduite et obtenir les mêmes résultats avec ma propre progéniture?

Motivée par mon désespoir de mère, j'ai passé ces dernières années à enquêter sur la  parentalité française. Et maintenant, avec  Bean qui a 6 ans et des jumeaux qui en ont 3, je peux vous dire ceci: les Français ne sont pas parfaits, mais ils ont des secrets d’éducation qui fonctionnent vraiment.

J'ai d'abord réalisé que je tenais quelque chose quand j'ai découvert une étude de 2009, dirigée par des économistes de Princeton, comparant les expériences de garde d'enfants pour les mères dans la même situation à Columbus, Ohio, et Rennes, France. Les chercheurs ont constaté que les mamans américaines ont estimé deux fois plus désagréable de s’occuper de leurs enfants. Dans une autre étude par les mêmes économistes, les mères qui travaillent dans le Texas ont déclaré que même les travaux ménagers étaient plus plaisants que de s’occuper des enfants.

Rassurez-vous, je ne souffre  pas d'une inclination pro-Française. Au contraire, je ne suis même pas sûre que j'aime vivre ici. Je ne veux absolument pas que mes enfants grandissent pour devenir des parisiens snobs.

Mais à propos de ces problèmes, la France est le parfait révélateur des difficultés actuelles de la parentalité américaine. Les parents de la classe-moyenne française (je n'ai pas suivi les très riches ou pauvres) ont des valeurs qui me semblent familières. Ils aiment parler à leurs gamins, leur montrant la nature et leur lisant de nombreux livres. Ils les amènent à des leçons de tennis, des cours de peinture et des musées scientifiques interactifs.

Pourtant, les Français ont réussi à être présents auprès de leurs familles sans pour autant devenir obsessionnels. Ils partent du principe que même de bons parents ne sont pas constamment au service de leurs enfants, et qu'il n'y a pas besoin de se sentir coupable à ce sujet. «Pour moi, les soirées sont pour les parents », m'a dit une mère parisienne. "Ma fille peut être avec nous si elle veut, mais c’est le moment des adultes." Les parents français veulent que leurs enfants soient stimulés, mais pas tout le temps. Alors que certains bambins américains reçoivent des tuteurs mandarin et des formations de pré-alphabétisation, les enfants français sont -par choix- libre de trottiner d'eux-mêmes.

Je suis loin d'être la première à souligner que la classe moyenne américaine est face à un problème de parentalité. Ce problème a été soigneusement diagnostiqué, critiqué et nommé: « surparentalité », « hyperparentalité », « parentalité hélicoptère », et mon préféré, la « gaminarchie » [kindergarchy]. Personne ne semble aimer l'implacable et malheureuse direction que prend la parentalité  américaine, et encore moins les parents eux-mêmes.

Bien sûr, les Français ont toutes sortes de services publics qui aident à avoir des enfants plus charmants et moins stressants. Les parents n'ont pas à payer pour le préscolaire, à s’inquiéter pour leur assurance maladie ou épargner pour les études. Beaucoup obtiennent des allocations mensuelles -versées directement dans sur compte en banque- juste pour avoir des enfants.

Mais ces services publics n’expliquent pas toutes les différences. Les Français, selon moi, semblent avoir un cadre tout à fait différent pour élever des enfants. Quand j'ai demandé à des parents français comment ils disciplinaient leurs enfants, il leur a fallu quelques instants juste pour comprendre ce que je voulais dire. "Ah, tu veux dire comment pouvons-nous les éduquer ?" demandèrent-ils.  Je me suis vite rendue compte que «Discipline» est une notion étriquée rarement utilisée qui va avec punition. Alors que "l'éducation" (qui n'a rien à voir avec l'école) est quelque chose qu'ils s'imaginent faire tout le temps.

L’une des clés de cette éducation est le simple fait d'apprendre à attendre. C'est pourquoi les bébés français que je rencontre souvent dorment toute la nuit à partir de deux ou trois mois. Leurs parents ne les prennent pas à la seconde où ils se mettent à pleurer, ce qui permet aux bébés d'apprendre à se rendormir. C'est aussi pourquoi les tout-petits français sont assis joyeusement dans un restaurant. Plutôt que de grignoter toute la journée comme les enfants américains, ils ont surtout besoin d'attendre l'heure du repas pour manger. (Les enfants français ont systématiquement trois repas par jour et une collation autour de 16 heures)

Un samedi, j'ai rendu visite Delphine Porcher, une jolie avocate du travail, dans le milieu de la trentaine, qui vit avec sa famille dans la banlieue Est de Paris. Quand je suis arrivée, son mari travaillait sur son ordinateur portable dans le salon, tandis qu’Aubane, 1 an, sommeillait à proximité. Pauline, 3 ans, était assise à la table de la cuisine, complètement absorbé dans la tâche de remplir  de pâte gâteau des petits moules. Elle résistait d’une manière ou d’une autre à la tentation de manger la pâte.

Delphine a dit qu'elle n'a jamais spécialement enseigné la patience à ses enfants enfants. Mais les rituels quotidiens de sa famille sont un apprentissage au long cours dans la façon de gérer la frustration. Delphine m’a dit que parfois elle a achète des bonbons à Pauline. (les bonbons sont exposés dans la plupart des boulangeries.) Mais Pauline n'est pas autorisée à manger les bonbons jusqu'au gouter, même si cela signifie attendre plusieurs heures.

Quand Pauline a tenté d'interrompre notre conversation, Delphine a dit: «Attend deux minutes, mon petit. Je suis en train de parler." Elle était à la fois très polie et très ferme. J'ai été frappée à la fois par la façon douce dont Delphine l'a dit et par la façon dont elle semblait certaine que Pauline lui obéirait. Delphine a également enseigné à ses enfants une capacité liée: apprendre à jouer seuls. "La chose la plus importante est qu'il apprenne à être heureux par lui-même," dit-elle de son fils, Aubane.

C'est une compétence que les mères françaises essayent explicitement de cultiver chez  leurs enfants, plus que les mères américaines. Dans une étude de 2004 sur les croyances parentales des mères ayant un niveau d’études supérieures aux États-Unis et en France, les mamans américaines ont déclaré qu’encourager leurs enfants à jouer seul était d'une moyenne importance. Mais les mamans françaises ont déclaré que c’était très important.

Plus tard, j’envoyais un email à  Walter Mischel, l'expert mondial sur la façon dont les enfants apprennent à attendre une récompense. Comme c'est arrivé, M. Mischel, âgé de 80 ans et un professeur de psychologie à l'Université de Columbia, était à Paris, séjournant chez sa petite amie de longue date. Il a accepté de me rencontrer pour prendre un café.

M. Mischel est surtout célèbre pour l'élaboration du "test du marshmallow" dans les années 1960 quand il était à Stanford. Dans ce document, un expérimentateur conduit un enfant de 4 - ou 5- ans dans une salle où il y a un marshmallow sur une table. L'expérimentateur dit à l'enfant qu'il va quitter la salle pendant un petit moment, et que si l'enfant ne mange pas le marshmallow jusqu'à ce qu'il revienne, il sera récompensé par deux marshmallow. S'il le mange, il aura seulement eu celui-là.

La plupart des enfants ne pouvait attendre qu’environ 30 secondes. Seulement une personne sur trois a tenu pendant les 15 minutes complètes où l'expérimentateur était absent. Le truc que les chercheurs ont constaté, c'est que ceux qui ont été capables d’attendre savaient se distraire par eux-mêmes.

Cela fut confirmé par la suite, au milieu des années 1980, M. Mischel et ses collègues ont constaté que les personnes capables de différer leur satisfaction étaient mieux à même de se concentrer et de raisonner, et « ont tendance à ne pas tomber en morceaux face au stress», comme le dit leur rapport.

Se pourrait-il qu’enseigner aux enfants la frustration plutôt que la satisfaction immédiate, comme le font les parents des classes moyennes françaises, les rende plus calmes et plus résistants? Cela pourrait en partie expliquer pourquoi les enfants de la classe moyenne américaine, qui obtiennent en général ce qu'ils veulent tout de suite, s'effondrent si souvent face au stress?

M. Mischel, qui est originaire de Vienne, n'a pas effectué le test du marshmallow sur les enfants français. Mais, en observateur de longue date de la France, il a dit qu'il a été frappé par la différence entre les enfants français et américains. Aux États-Unis, a t-il dit, "l'impression évidente qu'on a, c'est que l'auto-discipline est devenue de plus en plus difficile pour les enfants."

Les parents américains veulent que leurs enfants soient patients, bien sûr. Nous encourageons nos enfants à partager, à attendre leur tour, à mettre la table et à pratiquer le piano. Mais la patience n'est pas une qualité que nous perfectionnons aussi assidûment que les parents français le font. Nous avons tendance à croire que si les enfants sont patients c’est une question de tempérament. Dans notre optique, certains parents ont la chance d’avoir un enfant patient ou pas.

Les parents et les soignants français ont du mal à croire que nous sommes si  laxiste sur une capacité si cruciale. Lorsque j'ai abordé le sujet lors d'un dîner à Paris, mon hôte français a raconté une anecdote sur le sujet qu’il a vécue durant une année passée en Californie du Sud.

Lui et son épouse s'étaient liés d'amitié avec un couple américain et ont décidé de passer un week-end avec eux à Santa Barbara. C'était la première fois qu'ils rencontraient les enfants des autres, dont l'âge variait de 7 à 15. Des années plus tard, ils se souviennent encore comment les enfants américains interrompaient fréquemment les adultes au milieu d'une phrase. Et il n'y avait pas de repas à heures fixes, les enfants américains venaient au réfrigérateur et prenaient de la nourriture quand ils le voulaient. Pour le couple français, il semblait que les enfants américains étaient responsables.

"Ce qui nous a frappé, et nous a dérangés, c'est que les parents n'ont jamais dit« non, »dit le mari. Les enfants font " N'importe quoi ", a ajouté son épouse.

Après un certain temps, il m'a frappé que les descriptions que la plupart des Français font des enfants américains comprennent cette phrase " N'importe quoi ", qui signifie « ce qu'ils veulent ». Cela signifie que les enfants américains n'ont pas de limites fermes, que leurs parents manquent d'autorité, et que n’importe quoi peut se passer. C'est l'antithèse de l'idéal français du  cadre dont les parents français parlent souvent. Un cadre signifie que les enfants ont des limites très fermes au sujet de certaines choses, que les parents font appliquer sévèrement. Mais à l'intérieur du cadre, les parents français confient à leurs enfants avec beaucoup de liberté et d'autonomie.

L'autorité est l'une des parts la plus impressionnante de la parentalité française et peut-être la plus difficile à maîtriser. Beaucoup de parents français que je rencontre ont une autorité facile et calme avec leurs enfants que je ne peux que leur envier. Leurs enfants les écoutent vraiment. Les enfants français ne sont pas toujours à se précipiter, à répondre, ou à s'engager dans des négociations prolongées.

Un dimanche matin dans le parc, ma voisine Frédérique m’a vue essayant de faire face à mon fils, Léo, qui avait alors 2 ans. Leo fait tout rapidement, et quand j’allais au parc avec lui, j'étais constamment en mouvement, moi aussi. Il semblait considérer les portes autour de l’aire de jeux comme une simple invitation à le quitter.

Frédérique avait récemment adopté une belle rousse de 3 ans dans un orphelinat en Russie. Au moment de notre sortie, elle était une mère depuis trois mois. Pourtant, par le seul fait d'être française, elle avait déjà une vision tout à fait différent de la mienne concernant l'autorité  et de ce qui était possible et  Pas possible .

Frédérique et moi étions assises près du bac à sable, à essayer de discuter. Mais Leo essayait encore de sortir de la grille entourant le bac à sable. Chaque fois, je me levai pour le chasser, le gronder, et le ramener, pendant qu'il criait. Dans un premier temps, Frédérique regardé ce petit rituel en silence. Puis, sans aucune condescendance, elle a dit que si je courais après Léo tout le temps, nous ne serions pas en mesure de nous adonner au plaisir de s'asseoir et de discuter pendant quelques minutes.

"C'est vrai," ai-je dit. "Mais qu'est-ce que je peux faire?" Frédérique dit que je devrais être plus sévère avec Leo. Dans mon esprit, passer mon après-midi à courir après Léo était inévitable. Dans son esprit, ce n’était Pas possible.

J'ai fait remarquer que j'avais grondé Leo pendant les 20 dernières minutes. Frédérique sourit. Elle a dit que je devais rendre mon "non" plus fort et de y croire vraiment. La fois suivante quand Leo a essayé de courir à l'extérieur du bac à sable, je lui ai dit «non» plus fortement que d'habitude. Il est parti quand même. Je l’ai suivi et traîné en arrière. "Vous voyez?" je lui ai dit "Ce n'est pas possible."

Frédérique sourit de nouveau et m'a dit de ne pas crier, mais plutôt de parler avec plus de conviction. J'ai eu peur de lui faire peur. "Ne vous inquiétez pas," a dit Frédérique, en m’encourageant.

Leo n'a pas plus écouté la fois suivante. Mais j’ai senti progressivement mes «non» devenir plus convaincants. Ils n'étaient pas plus forts, mais ils étaient plus sûrs d'eux. A la quatrième tentative, lorsque j'ai finalement été débordante de conviction, Leo s’est approché de la porte, mais ne l’a miraculeusement pas ouverte. Il se retourna et me regarda avec méfiance. J'ai élargi mes yeux et j'ai essayé le regard désapprobateur.

Après environ 10 minutes, Leo cessé d'essayer de sortir. Il semblait oublier la grille et jouer dans le bac à sable avec les autres enfants. Bientôt Frédérique et moi avons pu papoter, avec les jambes allongées devant nous. J'ai été choqué que Léo me considère soudain comme une figure d'autorité.

"Regardez ça," dit Frédérique, sans jubiler. "C’était le bon ton de votre voix." Elle a souligné que Leo ne semblait pas être traumatisé. A ce moment -et peut-être pour la première fois- il a vraiment eu l’air d’un enfant français.

 

[Il s'agit d'une traduction que j'ai faite moi-même, que j'espère la plus fidèle possible, en aucun cas il ne s'agit de mon avis. Mais t'en fais pas bientôt je commenterais !]